Tu vois ce truc minuscule qui te ramène directement en enfance ?
Un son. Une odeur. Un objet. Une musique entendue par hasard dans un magasin. Un vieux jouet retrouvé au fond d'un carton. Une jaquette de VHS. Une affiche. Un générique. Parfois, il n'en faut vraiment pas beaucoup pour que la mémoire ouvre une porte sans prévenir.
Moi, c'est un mug.
Pas un objet rare. Pas une pièce de collection enfermée sous verre avec une alarme et des gants blancs. Un mug. Un vrai. Un truc acheté dans un supermarché du bassin d'Arcachon pendant l'été 1985.
Oui, un souvenir de rayon vaisselle. On a les madeleines de Proust qu'on mérite.
J'ai 12 ans.
Je suis en vacances avec mes parents dans un camping un peu paumé au bord du bassin d'Arcachon. Ne me demande pas le nom : ma mémoire a gardé le mug, le film, l'émotion, mais elle a soigneusement effacé l'adresse. Elle a ses priorités.
À cet âge-là, je ne suis pas exactement le gamin qui débarque quelque part en devenant immédiatement le chef de bande. Je suis gros, timide, avec des dents rangées à l'arrache par Dame Nature. Bref, pas vraiment taillé pour me faire des potes en trois minutes entre deux caravanes.
Et quatre semaines dans ce décor, vu depuis mon petit cerveau de pré-ado, ça ressemble à une longue peine de vacances. Je sens que je vais me faire chier. Fort.
Mais un soir, il y a cinéma au camping.
Mes parents passent leur tour. Moi, je me motive. J'y vais seul. Je plante ma chaise pliante dans un champ vague, littéralement, et j'attends. Avec cette conviction magnifique des enfants mal à l'aise : je vais probablement le regretter.
Et là, BAM.
Retour vers le Futur.
Je ne sais pas si on peut vraiment expliquer la première claque d'un film quand elle arrive au bon âge, au bon moment, dans la bonne solitude.
Il y a des films qu'on découvre. Et puis il y a ceux qui nous attrapent par le col pour nous jeter dans une autre pièce de notre imaginaire.
Retour vers le Futur, pour moi, c'est ça.
Je suis devant l'écran du camping, les yeux explosés de bonheur, le coeur qui pulse à 88 miles à l'heure. Marty McFly grimpe dans la DeLorean, Doc Brown agite les bras, le temps se plie, et moi j'oublie complètement le camping, la timidité, les dents, le champ vague et les quatre semaines à occuper.
Je suis happé.
Absorbé.
Définitivement client.
Le lendemain, passage obligé au supermarché pour les courses. Et là, au détour d'un rayon, il est là.
Mon mug.
"Back to the Future".
J'ai quatre sous dans la poche. Je n'hésite pas une seconde. C'est le mien.
Ce mug, je l'ai encore aujourd'hui.
Et à chaque café, il se passe un truc idiot et précieux : c'est 1985 qui revient. Pas toute l'année, évidemment. Pas les infos, pas les vêtements, pas les coupes de cheveux regrettables. Juste mon 1985 à moi.
Le camping.
Le champ vague.
La chaise pliante.
Le gamin de 12 ans qui ne se sentait pas très à sa place.
Et Marty qui grimpe dans la DeLorean.
La nostalgie, ce n'est pas seulement un souvenir qui traîne quelque part dans un coin de la tête. C'est souvent plus concret que ça. C'est un objet, un geste, une matière, une couleur, un détail qui nous fait voyager sans prévenir.
Tu prends un café, et ton cerveau décide soudain d'ouvrir une trappe temporelle.
Merci, cerveau. Très pratique à 7h42.
On peut se moquer des produits dérivés. Et parfois, il y a de quoi. Le monde n'a peut-être pas besoin d'un ouvre-boîte collector, d'un paillasson officiel ou d'une édition limitée de quelque chose qui était déjà limité par le bon goût.
Mais il y a aussi des objets qui prennent une autre valeur parce qu'ils s'attachent à un moment.
Un mug acheté au supermarché n'était peut-être, au départ, qu'un produit dérivé posé sur une étagère. Mais pour moi, il est devenu autre chose. Une preuve que j'avais vibré. Que j'avais rêvé. Que quelque chose m'avait traversé assez fort pour que je veuille le ramener avec moi.
Et c'est peut-être ça, le vrai pouvoir de certains objets : ils ne valent pas seulement par ce qu'ils sont, mais par ce qu'ils gardent.
Un ticket de cinéma. Une figurine. Un vieux livre. Une cassette. Un badge. Une tasse. Ce sont parfois de petites machines à remonter le temps, moins spectaculaires qu'une DeLorean, mais beaucoup plus faciles à ranger dans un placard.
Je ne bois pas seulement dans un mug.
Je bois dans un petit morceau d'enfance.
Et à chaque fois, il me rappelle que l'émerveillement n'a pas complètement disparu. Il a juste changé de place. Il s'est planqué dans les objets, dans les images, dans les films, dans les dessins, dans les petits rituels du matin.
On croit parfois que grandir, c'est laisser tout ça derrière soi. Mais je crois plutôt que grandir, c'est apprendre à reconnaître ce qui mérite d'être gardé.
Ce mug n'est pas précieux parce qu'il est rare.
Il est précieux parce qu'il me ramène exactement là où quelque chose s'est allumé.
Été 1985.
Un camping au bord du bassin d'Arcachon.
Un gamin seul sur une chaise pliante.
Et une DeLorean qui démarre.
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